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Le modèle brésilien dans la société guyanaise



Marie-Odile Géraud   Cerce - Université de Montpellier 


Voir notes et références bibliographiques à la page
http://recherche.univ-montp3.fr/mambo/cerce/r2/m-o.g.htm




Les sociétés créoles se sont historiquement construites dans un rapport de subordination aux États coloniaux qui les ont vu naître, et cette tutelle, même conflictuelle ou contestée, demeure constitutive des formations contemporaines. Parcourues d'une histoire souvent violente, qu'il s'agisse de l'éradication des populations autochtones — la Guyane reste à ce titre une exception —, de la déportation d'esclaves ou de l' instauration d'une économie basée sur le travail forcé avec laquelle ne rompt pas nécessairement l'émancipation politique des esclaves au XIXème siècle, les populations créoles restent convaincues du peu d'intérêt que leur voue le pays de rattachement et dénoncent sans cesse l'instrumentalisation dont elles pensent faire l'objet. Sociétés paradoxales en mal d'histoire, souvent tragique, et d'origines, plutôt incertaines, elles peinent à s'autonomiser, tant au plan politique et économique que dans les domaines culturels et symboliques.

Les Guyanais n'échappent pas à cette réalité. A ceci près qu'ils ont en outre depuis quelques années à se mesurer à cet encombrant voisin brésilien que la France leur tend en modèle de développement alors qu'ils se sont appliqués à l'ignorer pendant des décennies. Particulièrement exemplaire du malaise guyanais, la relation nouvelle au Brésil traduit les contradictions qui pèsent sur les habitants du département. Dans le jeu triangulaire qui se noue entre Guyane, France et Brésil, se révèlent les ambiguïtés d'un modèle imposé — brésilien en l'occurrence — que les Guyanais rejettent consciemment tout en le reproduisant indirectement. Entre identités assignées et identités revendiquées, c'est en définitive à une réflexion sur la domination symbolique que doit nous conduire l'exemple guyanais.

L'isolement guyanais

Tout nouveau venu en Guyane ne peut être que sensible au sentiment d'insularité qui prévaut sur ce territoire. La forêt équatoriale et l'océan enveloppent la Guyane d'une enceinte quasi-infranchissable, où les communications avec le monde extérieur semblent passer par les rotations aériennes qui relient le département essentiellement aux Antilles et à la France métropolitaine. Étrange paradoxe d'un pays aux frontières dénoncées comme poreuses, incontrôlables, ouvertes à toutes les populations extérieures[1], où les habitants se replient sur eux-mêmes et refusent de sortir du département en direction des pays limitrophes[2]. On ne trouve pas particulièrement trace dans l'histoire de la Guyane de contacts ou d'échanges significatifs des populations créoles guyanaises[3] en direction de leurs voisins. Certes, l'État français a connu de nombreux litiges au sujet des frontières de la Guyane avec les administrations coloniales hollandaise et portugaise, puis avec le Surinam et le Brésil indépendants. L'Oyapock n'a d'ailleurs été désigné comme frontière avec le Brésil qu'en 1900. Les négociations transfrontalières notamment au sud du département se sont poursuivies jusqu'aux années 1950, et n'ont pas fait l'objet d'accords reconnus par les deux pays[4]. Mais ces difficultés diplomatiques, voire militaires, ne semblent pas avoir nourri la mémoire collective : les Guyanais n'y font jamais référence, et l'animosité qu'ils entretiennent avec les Brésiliens ne semble pas y puiser sa source ni sa justification.

Rares sont les Créoles guyanais qui se rendent au Brésil ou au Surinam tout proches, et en aucun cas ces destinations ne sauraient être considérées comme des lieux de villégiature ou de découverte touristique. Pire encore, les Guyanais y voient un repaire de délinquants, un coupe-gorge où l'on risque sa vie à chaque pas. Les échanges économiques ou scientifiques avec les pays sud-américains sont restés pendant longtemps quasiment nuls[5], et il n'est pas un rapport administratif ou politique sur les perspectives de développement de la Guyane qui ne déplore cet isolement absurde (cf. un des derniers rapports en date par exemple, Merle 1998). Il a fallu attendre 1997 pour que les Présidents français et brésilien signent un accord de coopération transfrontalière concernant en premier lieu l'état brésilien d'Amapa qui devrait être relié à la Guyane par une route panaméricaine[6]. Depuis cette date, des rencontres réunissent régulièrement autorités françaises et brésiliennes sur des programmes liés à la santé, l'éducation ou les échanges culturels et scientifiques[7]. Le quotidien France-Guyane publie désormais une page hebdomadaire d'informations en portugais sur le Brésil.

L'ouverture pour les Guyanais, c'est incontestablement la France métropolitaine avec laquelle ils entretiennent une relation étroite bien que parfois conflictuelle, mais plus encore la Caraïbe. Les Antilles, françaises en particulier[8], fournissent un modèle d'identification explicite et clairement revendiqué, qui nourrit les réflexions politiques, les projets de développement économique, les prétentions en termes de consommation et de modes de vie. Ces relations privilégiées trouvent leurs racines dans l'histoire coloniale et politique de ces départements d'outre-mer, même si le passé des Antilles et de la Guyane diverge sensiblement, avec des conséquences notables sur les actuelles sociétés antillaises et guyanaises[9].

Politiquement, administrativement, économiquement, les « Antilles-Guyane » forment une entité sans doute moins homogène qu'on ne pourrait le croire depuis la Métropole, mais qui possède néanmoins une certaine réalité. Les échanges de populations entre Antilles françaises et Guyane sont assez fréquents : recherche d'emplois et relations familiales nourrissent une véritable mobilité entre ces départements ainsi intégrés à un même espace social.

Dans le même temps, la référence aux Antilles n'est pas à l'avantage de la Guyane. A trop vouloir se comparer au modèle antillais, les Guyanais se placent dans une situation d'infériorité : moins développée que les Antilles, moins urbanisée, moins productive au plan culturel et artistique, moins agréable en termes de villégiature, moins célébrée, la Guyane se retrouve dans l'ombre de ses grandes rivales antillaises.

Les Brésiliens de Guyane

La cécité des Guyanais à l'égard de leur voisin brésilien se heurte à une autre réalité : la présence massive de Brésiliens en Guyane. Immigrés de longue date ou travailleurs clandestins, les Brésiliens sont omniprésents dans la société guyanaise, dans les communes limitrophes du Brésil bien sûr[10], mais également dans les centres urbains, notamment Cayenne et Kourou, ou encore dans les exploitations agricoles. A titre d'exemple, à Cacao, village habité par les Hmong, ces réfugiés d'origine laotienne devenus maraîchers en Guyane, vivent plusieurs familles brésiliennes dont les hommes sont salariés par les Hmong pour les travaux des champs ou employés par la mine d'or et la scierie proches du village (qui ne sont pas exploitées par les Hmong), en tout une trentaine de personnes installées à la périphérie du village et qui contribuent à son développement économique (cf. Géraud 1997). L'immigration brésilienne telle qu'on en mesure les conséquences aujourd'hui a débuté dans les années 1960 avec la construction à Kourou du Centre Spatial Guyanais. A cette occasion, de nombreux travailleurs brésiliens, pour la plupart des hommes seuls, ont été recrutés dans le bâtiment de manière légale, en bénéficiant de contrats de travail. Certains sont restés, d'autres ont été peu à peu attirés vers cet îlot de prospérité que représente la Guyane au cœur du plateau amazonien. Le développement économique — relatif protesteraient les Guyanais[11] — qui a entouré la construction de la base spatiale de Kourou a permis d'entretenir cette main d'œuvre immigrée, le plus souvent clandestine, qui est devenue petit à petit un des éléments essentiels de la vie économique et de la production guyanaises.

Les Guyanais accusent généralement les Brésiliens d'être à l'origine de délinquances diverses, alcoolisme, prostitution, trafic de stupéfiants, insécurité. D'une fête ou d'un rassemblement qui tourne à la bagarre ne dira-t-on pas qu'ils se terminent en « bal brésilien » ? Les quartiers chauds des villes sont réputés être des quartiers brésiliens. Le traumatisme de l'épidémie de SIDA a encore contribué à stigmatiser les Brésiliens comme porteurs de la maladie, nécessairement enclins à contaminer les Guyanais[12].

Notons toutefois que même si les Brésiliens font l'objet d'un fort rejet dans les propos affichés des Guyanais, ils s'inscrivent à l'évidence dans un processus de relative intégration dont témoignent notamment les mariages mixtes, les régularisations administratives plus nombreuses et les exemples reconnus de réussite individuelle (notamment dans le monde des médias). Les immigrés d'origine brésilienne n'ont d'ailleurs jamais formé une communauté aussi homogène que ne le laisse entendre le point de vue guyanais : déjà en 1988, Bernard Chérubini notait l'existence d'une petite bourgeoisie commerçante brésilienne installée au centre de Cayenne, et mettait en lumière, dans les propos de ses informateurs brésiliens, les clivages explicites entre immigrés du nord du Brésil, généralement pauvres, intégrés aux marges de la société guyanaise mais connaissant une réelle amélioration de leurs conditions de vie et ceux du sud du pays, qui tenaient un discours très critique sur la Guyane, déplorant le manque d'urbanisation et le sous-développement par rapport aux immenses villes brésiliennes dont ils étaient originaires, la saleté et la pauvreté générale de Cayenne. Ces immigrés sont d'ailleurs le plus souvent retournés au Brésil après quelques années passées en Guyane (Chérubini 1988 : 203 sq).

Brésiliens et Haïtiens : deux figures de l'étranger

On ne saurait comprendre la figure du Brésilien dans les représentations guyanaises sans la rapprocher de celle d'un autre groupe, tout aussi important dans le fonctionnement de la société guyanaise, les Haïtiens. En effet, même si la population du département est caractérisée par la présence de groupes d'origines ethniques très diverses, Brésiliens et Haïtiens sont structurés en couple d'opposition dans les discours des Guyanais créoles et métropolitains. Brésiliens et Haïtiens partagent la triste réputation d'être à la source de toutes les formes de délinquance et sont accusés de véhiculer des pathologies de toute nature, métaphoriques (sociales) ou réelles (comme l'épidémie de SIDA). Mais dans l'imaginaire social guyanais, le couple Brésiliens/Haïtiens relève d'une dichotomie que l'on pourrait schématiser comme culture/nature, civilisé/sauvage.

Les Haïtiens sont réputés travailler la terre quand les Brésiliens seraient plutôt des ouvriers urbains ou des artisans. Les Haïtiens sont censés être proches de la nature, en osmose avec l'environnement, ce qui leur confèrerait des capacités particulières dans les métiers de l'agriculture ; on dira des Brésiliens qu'ils détiennent de véritables savoir-faire, des compétences professionnelles (ils travaillent souvent dans le bâtiment et comme charpentiers). Le lien avec la terre renvoie les Haïtiens du côté de la nature et du sauvage ; on leur prête certaines qualités en tant qu'ils ne sont pas encore tout à fait sortis de la nature, qualités d'ailleurs dont ils seraient les dépositaires passifs. Au contraire les attributs brésiliens sont de l'ordre du civilisé ; les Brésiliens ont la réputation d'être organisés, très actifs dans la défense de leurs droits et dans la reconnaissance de leurs compétences. Des Haïtiens, on se plaira à dire qu'ils sont débonnaires mais imbéciles. Les Brésiliens seraient au contraire difficiles à commander mais fiers et conscients de leur dignité. Il n'est pas rare d'entendre dans la bouche de Métropolitains, ce qui irrite d'ailleurs considérablement les Créoles, que les Brésiliens ne sont pas comme les autres immigrés (ni en fin de compte comme les Guyanais) parce qu'ils sont d'origine européenne.

Comme on peut le constater, l'identification caraïbe en Guyane n'est pas dépourvue de contradiction. Les Haïtiens sont des Créoles, tout comme bon nombre de Guyanais. Ils sont auréolés de leur histoire prestigieuse : Haïti, la première république noire fonctionne comme un symbole fort dans les rêves d'émancipation et d'indépendance des anciennes colonies françaises. Les Haïtiens, êtres de nature, sont enviés pour ces pouvoirs que les Guyanais dans leur attachement à l'Occident auraient perdus, et méprisés pour être restés aussi en retard sur « l'échelle de la civilisation ». Ils représentent une créolité de légende tout en constituant une figure-repoussoir. La définition de l'identité guyanaise n'est pas une affaire simple[13]. Comme l'écrivait, non sans ironie Jean-Jacques Chalifoux : « Le Surinam est le contrepoint comparatif nécessaire pour ‘mesurer’ son développement économique et politique ; le Brésil pour définir sa différence ‘caraïbe’ ; les Antilles pour spécifier sa ‘guyanité sud-américaine’ et Haïti pour poser sa ‘créolité française moderne’ » (1989 : 23).

Le Brésil comme modèle imposé

Si l'histoire de la Guyane se rattache sur de nombreux points à celle des Antilles, depuis les années 1960 en particulier, la Métropole accorde une attention toute particulière à ce territoire pour cause de Centre Spatial Guyanais. Ce qui va marquer le tournant des années 1960, c'est la volonté depuis Paris d'ancrer la Guyane dans le plateau amazonien, et non plus de la considérer comme un appendice antillais : faire de la Guyane un morceau de France en Amérique du Sud.

Cette volonté politique part du constat que le développement de la Guyane aurait tout à gagner à tirer profit de son milieu naturel et de la proximité de grands États d'Amérique du Sud, et que la France de surcroît bénéficierait ainsi d'une tête de pont sur le continent américain. Indépendamment des arguments utilisés, dont la validité est hors de cause, la Métropole porte sur la Guyane un regard bien lointain, qui procède souvent de représentations un peu sommaires de la réalité guyanaise. Il ne s'agit toutefois pas ici de faire le procès des projets parisiens sur les départements d'outre-mer, mais de constater le poids des directives centralisées sur le devenir de ces petits morceaux de France. Or dans le cas de la Guyane, un modèle prévaut : celui du Brésil tout proche, et d'un Brésil qui n'échappe pas nécessairement aux clichés dans l'esprit des administrateurs français.

Au delà du développement de la Guyane, c'est au rayonnement même de la France en Amérique que l'on songe. En effet, la francophilie — ou supposée telle — de l'intelligentsia brésilienne apparaissait très favorable au développement d'un foyer francophone en territoire sud-américain, dont on a pensé qu'il trouverait un écho au sein de ce territoire brésilien riche en promesses. Plusieurs initiatives ont été envisagées en ce sens, notamment le projet — resté pour l'heure lettre morte — de construire à Cayenne et/ou Kourou un lycée international bilingue français-portugais (cf. Mouren-Lascaux 1990 : 167). C'est avec la mise en place du Plan Vert en 1975 que va révéler l'influence du modèle brésilien de manière particulièrement significative.

Dans l'esprit des politiques, il s'agissait de permettre à ce département considéré comme sous-peuplé et sous-exploité de combler son retard grâce à un plan de développement de grande envergure au moment même où tous les regards se portaient vers la « vitrine technologique » représentée par la base spatiale de Kourou. Le Plan Vert visait à mettre en valeur l'agriculture de la Guyane tout en contribuant à repeupler ce grand pays vide[14]. Élevage extensif, défrichement, migration, front pionnier, tous les éléments étaient rassemblés pour faire écho à la situation brésilienne de conquête de l'intérieur du territoire. On envisagea même un temps de faire de Saül, une minuscule bourgade de l'intérieur de la Guyane, la capitale du département, sur le modèle — toutes proportions gardées — de Brasilia. Les Français qui s'installèrent en Guyane à l'époque étaient animés par une sorte d'esprit pionnier très largement inspiré des pays « neufs » comme le Brésil ou l'Australie. Ils déchantèrent bien vite. Le Plan Vert fut un échec retentissant, mais qui en dit long sur la volonté politique jouer en Guyane la carte du rêve américain.

Depuis les années 1980 et surtout 1990, la transformation de l'image de la Guyane va s'opérer sous l'effet d'instances administratives et qui ont en charge les politiques culturelles du département, mais aussi sous la pression des Métropolitains venus de plus en plus nombreux en Guyane, pour y travailler ou pour rendre visite à leur famille. Ces Français vont mettre l'accent sur la dimension amazonienne de la Guyane. Ils vont se dire intéressés par la nature sauvage, les paysages, la diversité ethnique de la Guyane, notamment les populations amérindiennes qui incarnent sous bien des aspects la quête exotique de ces nouveaux venus dans le département. L'Association des Amérindiens de Guyane française a d'ailleurs noué des liens étroits avec des organisations brésiliennes en charge des questions amérindiennes[15]. Les organismes de recherche installés en Guyane, essentiellement l’IRD (ex-ORSTOM) insistent lourdement et à juste titre sur le parallèle entre milieu guyanais et milieu brésilien, sur la continuité physique entre les deux pays, au point de nourrir certaines polémiques dans le débat public[16]. La création d'un parc naturel à l'intérieur du pays obéit aux pressions écologistes visant à défendre globalement la forêt amazonienne (c'est-à-dire créer une zone de protection pour compenser les destructions qui s'opèrent parallèlement au Brésil)[17].

Quoi de plus normal, de plus objectif pourrait-on rétorquer ? Cette image amazonienne de la Guyane heurte pourtant bien des Guyanais. Leur pays a été pendant longtemps associé à des clichés négatifs, dureté du climat, dureté du milieu, dureté des hommes (la Guyane, pays de forçats), et les efforts des Guyanais se sont surtout attachés à les récuser. Sortir du poncif de « l'enfer vert ». Mais voilà que l'imagerie qu'ils ont appris à détester et à dénoncer leur revient en force, portée par ces nouveaux venus qui en ont fait l'attrait de la Guyane. Tout ce qui jadis faisait la triste réputation du département attire maintenant : qu'on se souvienne du slogan d'une compagnie aérienne qui dessert la Guyane : « Votre grand-père aurait payé pour ne pas y aller ». Les Métropolitains veulent des grands espaces, de l'aventure. Les organismes de tourisme leur proposent des randonnées sportives ou scientifiques en forêt, des remontées de fleuve pleines de surprises et de dangers, des visites chez les Indiens Wayana.

Les brochures de l'Office du Tourisme de Guyane vont dorénavant présenter le département en priorité comme conservatoire privilégié d'une faune et d'une flore équatoriales exceptionnelles, et vanter les mérites à la fois de l'écotourisme et du tourisme d'aventure. Le patrimoine architectural de la Guyane (notamment le bagne[18]) ou les événements festifs comme le carnaval figurent toujours en bonne place dans la liste reconnue des atouts guyanais. Mais il est notable que les agences touristiques, moins enclines à ménager les susceptibilités guyanaises, vendent avant tout des raids en forêt ou sur le fleuve et n'accordent qu' une place anecdotique aux éléments représentatifs de la culture guyanaise. L'une des agences commerciales spécialisées sur la Guyane s'est d'ailleurs baptisée « Espace Amazonie ».

En définitive, les Métropolitains qui vivent ou séjournent en Guyane ne sont pas débarrassés des préjugés qui ont longtemps entouré ce pays. Mais pour cette raison même sans doute, éprouvent-ils un intérêt à se doter d'une représentation positive du pays, qui conforte, qui légitime, qui excuse parfois, leur envie ou leur besoin de s'y installer. Et c'est en inversant les clichés sur la Guyane qu'ils construisent une nouvelle image du département, conforme par ailleurs à la représentation que les Européens se donnent généralement de ce grand pays souvent idéalisé, le Brésil. La Guyane tend à devenir un Brésil « faute de mieux », ou du moins un fantasme brésilien par défaut. Car on aura compris que cette transfiguration de la Guyane ne reconnaît pas davantage la réalité sociale du Brésil. Le Brésil tel que se l'imaginent les Européens vivant en Guyane est tout aussi caricatural : amazonien, amérindien et dangereux pour la toile de fond, exubérant et sensuel en ce qui concerne la vie sociale et festive[19]. Et voilà comment on en vient à parler de carnaval.

L'exemple d'un malentendu : le carnaval de Cayenne

Le carnaval de Cayenne fait figure d'événement emblématique dans la vie du département, tant pour ses habitants que pour ceux qui regardent la Guyane de l'extérieur. On se plaît à y voir une expression marquante de l'identité guyanaise. Il s'agit en outre d'un événement que tous, Guyanais ou pas, reconnaissent comme un des atouts de la Guyane : agréable, original, authentique, il constitue le temps fort de la vie festive. Or comment évoquer le carnaval sans songer au Brésil ? C'est ce qui vient à l'esprit des nombreux Métropolitains de Guyane, résidents ou touristes, qui importent la référence au voisin brésilien au cœur d'une manifestation que certains voudraient spécifiquement guyanaise.

Le carnaval se déroule durant les mois de janvier et février. Les Cayennais dans leur majorité participent aux manifestations qui sont d'ordre divers. Dans la journée, notamment le week-end, des défilés sont organisés dans les rues de la ville où différents personnages costumés dansent au sens d'orchestres installés sur des véhicules. Le samedi soir, on se retrouve traditionnellement dans des bals, organisés dans d'immenses hangars faisant office de boîtes de nuit dont le célèbre « Chez Nana ». Hommes et femmes s'y rendent généralement séparément, les femmes étant entièrement masquées (robes, perruques, masques sur le visage, gants et bas) afin que nul ne puisse deviner leur identité, pas même la couleur de leur peau. Ce sont elles, ces femmes masquées ou Touloulou, les reines de la soirée : elles invitent les hommes à danser, se jouent d'eux, les séduisent ou les repoussent avec la liberté que leur procure l'anonymat d'un soir. Cette pratique du bal dit paré-masqué est considérée par les Guyanais comme caractéristique du carnaval et profondément traditionnelle. Le bal paré-masqué n'a été pourtant véritablement institutionnalisé qu'au début du XXème siècle, le touloulou comme personnage féminin n'apparaissant qu'au milieu des années 1950 (cf. Belfort-Chanol 2000). Au petit matin, les dancings se vident derrière l'orchestre qui parcourt les rues de la ville : c'est le vidé. Le défilé diurne du week-end se conclut également par un vidé. Il peut se poursuivre fort tard et on craint toujours qu'il ne dégénère en bousculades ou en bagarres. Depuis plusieurs années d'ailleurs, il est strictement réglementé et son maintien est même menacé.

Depuis la fin des années 1980 environ, le carnaval s'est transformé progressivement. Il est devenu un événement sur-médiatisé[20], présenté par les autorités politiques et administratives (notamment les municipalités) comme emblématique de la vie guyanaise. L'événement est consciemment désigné comme une des caractéristiques majeures de l'« identité » de la Guyane, qui pour une fois ne renvoie pas à une histoire difficile (l'esclavage ou le bagne), ni à des représentations négatives (jungle et enfer vert). Le carnaval s'est petit à petit structuré, notamment autour des défilés de rue largement mis en scène. Deux magazines paraissent durant le carnaval qui publient commentaires, informations et photos des manifestations. Ces journaux sont placés sous l'égide des organisations de promotion du tourisme ou de la culture guyanaise.

Sous l'effet conjugué de la demande indirecte des Métropolitains de Guyane et des instances administratives en charge des affaires culturelles, sans négliger les Guyanais de Métropole qui reviennent en vacances pour ces festivités[21], le carnaval diurne a évolué vers un véritable spectacle[22]. En effet, là où chacun participait autrefois aux manifestations de rue, s'est mis en place une parade de groupes de danses qui se déguisent sur un thème donné. La rue n'appartient plus qu'aux danseurs reconnus, les autres se trouvent ravalés au rang de spectateurs. Les orchestres plus traditionnels (essentiellement cuivres et percussions) tendent à être remplacés par d'immenses sonorisations qui diffusent de la musique « caraïbe » (du zouk par exemple) telle qu'elle existe sur le marché international du disque (cf. Zulémaro 1999).

Les groupes de danses évoquent classiquement des scènes d'histoire de la Guyane : le marronage, les coupeurs de canne par exemple. Ils vont mettre en scène également les costumes « folkloriques » de la région, madras et vêtements de la bourgeoisie créole, ou des personnages « traditionnels » du carnaval, « diables » et « diablesses », par exemple. Il s'agit là des figures conventionnelles du carnaval guyanais. Les masques peuvent aussi trouver leur inspiration dans l'actualité, en référence à des événements réels (en février 1991 pendant la guerre du Golfe, de nombreux déguisements évoquaient les opérations militaires) ou des films particulièrement appréciés (lors de la sortie du dessin animé Notre-Dame de Paris des studios Walt Disney, de nombreux danseurs trouvèrent là matière à se déguiser).

Mais sont apparus depuis quelques années des groupes de danse qui évoquent les spectacles carnavalesques brésiliens, ou du moins ce qui en est présenté en Europe, et surtout les défilés des écoles de samba. Les danseurs y sont vêtus de strass, de paillettes et de plumes, sans aucune évocation de la Guyane proprement dite ni des scènes traditionnelles de carnaval[23]. Ces danseurs sont soit des Brésiliens invités par le Comité d'organisation du carnaval[24], soit des Brésiliens de Guyane que l'administration incite à former un spectacle. Cette référence est clairement perçue par les organisateurs du carnaval. Ne pouvait-on lire dans Touloulou magazine ce propos : « Les groupes brésiliens se sont particulièrement fait remarquer par la qualité de leur chars plus beaux et plus grands que jamais. Encore un peu, et on se serait cru au sambadrome de Rio ou de l'État d'Amapa » (Touloulou Magazine, 4, 1998, p. 32).

Les sponsors privés ne sont pas étrangers non plus à cette évolution du carnaval. L'événement intéresse au plus haut point professionnels du tourisme, compagnies aériennes et gérants d'hôtels en tête. Le Centre Spatial Guyanais organise également des soirées carnavalesques destinées à son personnel. Dans une Guyane si peu conforme aux habituels clichés de villégiature touristique, le carnaval offre une occasion inespérée de célébrer l'exubérance tropicale chère aux voyageurs et visiteurs en tous genres. Or le modèle qui prévaut est très clairement affiché comme celui du carnaval brésilien[25]. A titre d'illustration, un grand hôtel de Cayenne a organisé en 1999 une soirée carnaval qui présentait un spectacle d'écoles de samba, plus proches d'ailleurs des revues des grands cabarets parisiens que des manifestations brésiliennes. L'invité d'honneur en était le consul du Brésil en Guyane.

Les dérives récentes du carnaval de Cayenne sont multiples. Le succès réel de cet événement est cependant de nature bien différente de celui d'une fête populaire[26]. Organisé, planifié, sponsorisé, médiatisé, le carnaval a très clairement évolué vers une démonstration offerte aux Guyanais et aux Métropolitains de l'identité guyanaise. Il est devenu très explicitement un bien de consommation culturelle, où s'exhibent tout à la fois exotisme et identité culturelle. Un colloque entre administrateurs et politiques s'est même tenu en 1997 sur le thème significatif : « Donner au carnaval les moyens d'évoluer, de se métamorphoser, en faire une source de créations d'emplois et un produit d'appel touristique tout en lui définissant une identité culturelle » (Touloulou magazine, n°4, 1998, p. 10). Le compte rendu de ce forum tel qu'il est présenté dans Touloulou magazine, le journal de la Fédération des Festivals et du Carnaval de Guyane, organisme qui dépend de la municipalité de Cayenne, est particulièrement exemplaire de l'évolution spectaculaire du carnaval et de son instrumentalisation explicite : « Le carnaval, quoi qu'on en dise, n'est plus qu'une simple affaire de déguisements et de défilés dans les rues. D'année en année, il s'organise, se structure, se réglemente et surtout se codifie. (…) Il n'y a aucune inquiétude à se faire quant à la relation entre carnaval traditionnel et carnaval moderne. Ils existent tous deux et ne font qu'un, puisque les costumes traditionnels représentent les scènes de vie d'une époque. Les costumes modernes représentent des scènes d'aujourd'hui où l'imaginaire tient une place importante dans la création des déguisements. Il n'y a donc pas de carnaval moderne, car dans le fond, il reste traditionnel (…) En fait c'est le carnaval guyanais qui a pris une autre orientation. Il est désormais ouvert sur l'extérieur tout en gardant son côté traditionnel, participatif et populaire (…) Outre le fait que le carnaval puisse être porteur d'emplois, il correspond aussi à une période où il peut être considéré comme un produit d'appel touristique (…) Le carnaval se doit d'être chaque année plus performant. Il faut pour cela que sa véritable identité culturelle lui soit définie. Ce but atteint, les organisateurs pourront le vendre comme il se doit ici et ailleurs à travers ces nuits dans les dancings, ces manifestations de toutes sortes, ces défilés dans les rues » (Touloulou magazine, 4, 1998, pp. 10-12).

L'esthétisation du carnaval va se traduire de diverses manières. Tout d'abord par une référence nette à d'autres carnavals très médiatisés, notamment celui de Rio comme cela vient d'être dit. Mais il n'est pas rare non plus de voir défiler des costumes qui évoquent les masques vénitiens. En ce sens, les sources d'inspiration sont devenues cosmopolites, mais toujours en relation avec des événements spectaculaires. Parallèlement, deux autres tendances se dessinent : la volonté d'un respect scrupuleux de la tradition guyanaise, désignée et affirmée comme telle et dans le même temps l'exaltation de la liberté créatrice individuelle et de la capacité à innover en mélangeant les genres. Des associations de carnavals se sont d'ailleurs constituées dont le but affiché est d'« inventer » selon le terme de ses membres des costumes imaginatifs et somptueux (cf. Jolivet 1997 : 119-123)[27].

Aussi n'est-il pas rare que cette profusion créatrice s'accompagne de débats où Guyanais et Métropolitains commencent à critiquer un événement jugé trop frelaté, qu'il s'agit pour certains d'aller rechercher dans d'autres villes de Guyane comme Saint-Laurent-du-Maroni[28], où la fête serait plus populaire, plus spontanée, plus authentique en somme. « Il faut aller dans les communes [i. e. dans les communes rurales par opposition à Cayenne] pour voir le carnaval d'autrefois, et son petit vidé tranquille. La vraie Guyane, maintenant, c'est là qu'on la trouve », confiait un informateur à la sociologue Marie-José Jolivet (1994 : 548). L'évolution cosmopolite du carnaval a suscité par réaction chez certains organisateurs une volonté de retour aux sources et une insistance accrue sur les éléments spécifiquement guyanais[29]. Mais ce discours nostalgique, loin de subvertir la tendance spectaculaire de la fête, en parachève l'accomplissement. Le carnaval est devenu une marchandise culturelle qui oscille entre images festives convenues et authenticité traditionnelle à destination des visiteurs ou résidents temporaires en Guyane, comme à la plupart des Créoles guyanais eux-mêmes.

Conclusion

Même brièvement esquissée, l'histoire de la Guyane dévoile une dépendance, sociale, politique, économique, que ce soit face aux Antilles auxquelles on l'associe régulièrement, ou à la France métropolitaine. La référence au Brésil, utilisée pour tenter de donner à la Guyane une réalité propre sud-américaine, procède également de cette subordination à la France qui l'a imposée pour couper la Guyane de la Caraïbe. Le département s'inscrit depuis la loi de décentralisation de 1982 dans des structures administratives et politiques qui accordent une relative autonomie de gestion du territoire, en même temps qu'elles assurent la promotion à des postes de pouvoir et de responsabilité de représentants de la bourgeoisie guyanaise, essentiellement créoles. Or cette forme d'émancipation politique s'est accompagnée de l'exercice accru d'une violence symbolique. A la fois parce que la Guyane s'est trouvée dans l'obligation d'exister culturellement pour être reconnue politiquement, comme le confirment les débats auxquels sont convoqués historiens, ethnologues et sociologues autour d'une « identité guyanaise » souvent difficile à définir et généralement en contradiction avec les sentiments de la population créole. En même temps parce que les modèles et les formes d'identification culturelle se sont imposés de l'extérieur et contribuent désormais à diffuser l’image d’une Guyane devenue amazonienne à laquelle se doivent d'adhérer les Guyanais pour obtenir leur reconnaissance.





Mai 2006




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